De tout temps, la femme égyptienne a su inscrire son nom en lettres d’or dans les annales de l'histoire. Depuis l'époque pharaonique avec Hatchepsout, jusqu'à l'époque moderne, elle n'a jamais jeté l'éponge. Au contraire, elle a constamment insisté à s'imposer sur le devant de la scène et à réussir malgré tous les obstacles. Les handicaps, elle a su s'en libérer et les surmonter avec son esprit mutin. Une révolte qui est le plus souvent douce et qui vise à réaliser les objectifs les plus nobles. Autant de modèles de femmes fortes et indépendantes qui ont marqué l'histoire d'Egypte et qui ont pu changer le destin de leurs consœurs.
Un nom qui demeure mémorable dans les annales de l'Histoire. Il s'agit de Nabawéya Moussa, qui a su se trouver une place dans les livres d'histoire. Première bachelière égyptienne, elle a frayé la voie à ses consœurs vers la liberté et l'indépendance. Née le 17 décembre 1886 dans un village du gouvernorat de Charkiya, elle est la fille d'un officier de l'Armée égyptienne. Ce dernier était parti au Soudan deux mois avant la naissance de Nabawéya et il meurt là-bas.
Comme toutes les jeunes femmes de la bourgeoisie de son époque, Nabawéya Moussa a été scolarisée à la maison. C'est son frère qui a assumé la responsabilité de leur apprendre à lire et à écrire. A l'époque, la famille avait quitté le village du Delta pour s'installer au Caire, où son frère suivait ses études.
Nabawéya Moussa était une jeune fille ambitieuse, elle souhaitait poursuivre ses études. Première pierre d'achoppement : sa famille. La famille de Nabawéya refuse totalement ce désir, assurant qu'une jeune fille appartenant à la bonne société devait être casée. En vain, la jeune Nabawéya n'était pas prête à changer d'idée, ni à céder à son rêve. Elle vole le sceau familial, pour s'inscrire à l'école. Pour cela, il lui fallait une lettre tamponnée par les membres de sa famille, affirmant leur consentement. Chose qu'elle n'a pas pu obtenir. Toutefois, elle était résolue à réaliser son rêve. Défiant les normes sociales de l'époque, elle réussit à poursuivre. Elle termine ses études secondaires en 1907. En effet, elle avait obtenu son certificat élémentaire en 1903, puis elle a intégré l'école des enseignantes Al-Sénia et a terminé ses études en 1906, après quoi elle a été nommée à l'école primaire Abbas pour filles au Caire.
Lorsqu'elle a constaté que son salaire était la moitié de celui de ses collègues enseignants, diplômés de l'Ecole supérieur des enseignants, Nabawéya Moussa a déposé une protestation auprès du ministère de l'Education dans laquelle elle a condamné cette discrimination salariale.
La réponse est venue que cela est dû à l'obtention du diplôme d'enseignants diplômés avec un baccalauréat (lycée). Nabawéya a décidé donc de passer le baccalauréat avec un effort personnel, car à l’époque, il n'y avait pas d'école de baccalauréat pour filles, mais grâce à sa volonté et sa détermination, elle a pu passer l'examen et obtenir le certificat de baccalauréat en 1907. Elle était la première jeune fille à terminer des études secondaires en Egypte. Cela lui a valu une vraie notoriété avec des échos importants à l'époque.
En 1908, elle termine une année complémentaire de formation pédagogique. Au cours de cette période, elle a commencé à écrire des articles de revues traitant des questions littéraires éducatives et sociales, et animé des cours à l'Université civile égyptienne après son ouverture en 1908 avec Labiba Hashem. L'objectif était de donner des conférences universitaires visant à éduquer les femmes de la haute classe sociale.
Elle devient une femme de lettres et une éducatrice passionnée, donnant également des conférences sur l'éducation des femmes. Elle est persuadée que l'instruction est indispensable à une plus forte autonomie des femmes, et à leur contribution aux moyens financiers des ménages.
Elle remarque que l'égalité plus forte entre hommes et femmes dans les classes sociales moyennes les plus modestes est un bon modèle pour que les femmes des classes moyennes disposent d'une chance d'égalité et d'un accès au monde du travail. Elle estime également que les différences entre les hommes et les femmes ne sont qu'une construction sociale. Elle pense que donner aux femmes un statut d'égalité dans le travail et dans l'éducation serait les rendre moins vulnérables et moins soumises aux violences.
Passionnée de pédagogie, elle écrit et publie des articles tels que “Al-Ayat al –badyyina fitarbiya.maal-banat" (Traité sur l'éducation des jeunes filles), en 1902, "Al-Mar a wa-l-‘amal" (La Femme et le Travail) en 1920. Elle tient également une chronique dans Al-Balagh al-usbui (unl hebdomadaire).
Elle devient une des fondatrices du mouvement féministe en Egypte. Elle se fait remarquer par ses points de vue sur l'égalité des chances pour les femmes, mais qui font aussi écho au courant nationaliste se développant d’ailleurs dans le pays. Elle et ses partenaires dans le mouvement féministe estiment par contre qu'un appel radical pour le dévoilement de la femme n'est pas nécessaire dans un premier temps, et serait mal compris en Egypte. Cependant, après avoir assisté à une conférence à Rome en 1923, elle revient en Egypte, avec Hoda Chaarawi et Ceza Nabarawi, en mettant en avant davantage la liberté de se dévoiler. Elle décède le 30 avril 1951.
En 1909, Nabawéya Moussa quitte le ministère de l'Education pour devenir directrice de l'école primaire pour filles de Fayoum, une école créée par la direction de Fayoum, devenant ainsi la première directrice égyptienne d'une école primaire. Elle réussit à convaincre un grand nombre de jeunes femmes de s'inscrire à l'école. Son objectif était de booster l'émancipation des femmes au Fayoum.
En 1910, Ahmed Lotfy El-Sayed la nomme directrice de l'école des enseignants de Mansoura, elle galvanise son administration et parvient à faire progresser cette école jusqu'à ce qu'elle remporte la première place au test de compétence des enseignants du primaire.
Elle n'est pas restée longtemps à Mansoura, d’où elle a été transférée au Caire pour être nommée au ministère de l'Education en tant que superviseur des enseignants de Boulaq en décembre 1914, puis a été promue en 1916 en tant que directrice d'une école à Alexandrie et est restée à ce poste jusqu'en 1920. Elle a réussi en accord avec les membres de l'Association pour la promotion de la fille à mettre en place une école primaire gratuite pour les filles d’Alexandrie et en a pris la direction.
La période 1937-1943 est considérée comme la période la plus active et la plus vitale pour Nabawéya Moussa. A noter qu'elle a réussi à la tête de plusieurs écoles qui ont acquis une bonne réputation, elle s'est trouvée une place dans une presse hebdomadaire et un magazine pour femmes au nom de la fille, dont le premier numéro a été publié en 1937.
Nabawéya a un héritage dans la pensée éducative, d'autant plus qu'elle a participé à de nombreuses conférences éducatives qui ont eu lieu au cours de la première moitié du XXe siècle pour discuter des problèmes de l'éducation, et elle a également quelques travaux académiques publiés par le ministère de l'Education.
Elle a également joué un rôle majeur dans la défense des droits des femmes, car elle a publié en 1920 un livre sur les femmes et le travail, et a également participé au mouvement des femmes et faisait partie de la délégation égyptienne à la Conférence internationale des femmes tenue à Rome en 1923.
En somme, Nabawéya Moussa raconte sa vie jusqu'à l'âge de vingt ans comme un «projet féministe» d'inventer une vie pour elle-même et pas simplement en suivant les conventions. Elle présente son «féminisme» comme prenant une dimension plus collective et publique lorsqu'elle est entrée sur le marché du travail. Défiant le scénario de vie conventionnelle et ceux qui ont cherché à l'imposer, Nabawéya est entrée dans une nouvelle étape de combat qui devait durer le reste de sa vie. Pendant presque les deux premières décennies de sa vie professionnelle, comme pendant ses jours d'école, elle a dû faire face à la domination coloniale britannique omniprésente.
Le colonialisme opprimait les Egyptiens de manière spécifique, opprimant souvent les femmes doublement. En même temps, les autorités coloniales promouvaient parfois de nouveaux rôles pour les femmes, et ce faisant, ont donné lieu à des tensions entre les sexes, une forme largement inexploréede
division et de domination coloniales. Dans la lutte contre le colonialisme, les Egyptiens ont joué des rôles déterminés d'une certaine manière par la classe et le sexe. L’activisme nationaliste de Nabawéya, comme son activisme féministe, s’exprimait principalement à travers son travail. Elle met en lumière les formes d'oppression patriarcale coloniale qu'elle a connues, et a exploité son autobiographie pour dévoiler son mode d'activisme nationaliste. Son nationalisme à dimension féministe doit être compris dans le contexte de sa position d'enseignante de classe moyenne dans une école publique. Elle souligne le rôle central des femmes dans la consolidation de l'identité égyptienne, insistant sur le fait que "le meilleur service qui peut être fait pour le pays pour lequel nous sommes prêts à mourir est d’attirer l'attention des femmes vers l'éducation et le travail". Elle raconte également que "cette conviction" l'a inspirée à publier son autobiographie.
«J'ai aimé, et j'aime toujours, l'éducation qui m'a totalement préoccupée. Cela m'a empêchée de m'engager dans la politique parce que je pensais qu'une personne sert son pays par le travail dans lequel elle excelle et par cela seul ... À mon avis, les écoles qui font la grève n'aident pas le pays. Nous pouvons apporter notre aide, par exemple en préconisant l’expansion de l’éducation des filles dont notre pays a grandement besoin. C'est une entreprise non menaçante dans laquelle personne ne peut interférer et quelque chose de noble qui bénéficiera grandement au pays et aura un impact à long terme », d'après un article rédigé en anglais et intitulé Nabawiya Musa’s Autobiography: A Muslim in the Egyptian memoirs, Cristina-Georgiana Voicu.
Bref, Nabawéya Moussa demeure l'icône de la femme qui a prôné l'éducation et le travail en vue de développer les nations. Etant la première Egyptienne à décrocher le Bac, elle a donné l'exemple de réussite aux femmes et a œuvré tout au long de sa vie pour réaliser leur émancipation.